Une ligne de tableur, transmise au ministre chargé des transports puis publiée en accès libre : voilà ce qui décidera de la conformité des centrales de réservation au titre de l’exercice 2027. La part de véhicules à faibles émissions parmi les voitures qu’elles mettent en relation devra atteindre 20 %. Elle est de 10 % depuis 2024. Le seuil double.
Cinq mois séparent cet été du démarrage du compteur. De quoi passer commande, pas de quoi retourner un parc. Et l’état des lieux dressé par l’Observatoire national des transports publics particuliers de personnes donne la mesure de la marche à franchir : 12 % du parc VTC entre dans la case, dont une bonne part ne tient qu’à l’hybride rechargeable.
Le compteur démarre en janvier, la mesure tombe en décembre
Le texte applicable tient en un article, le D. 224-15-12 C du code de l’environnement, inséré par le décret n° 2021-1600 du 9 décembre 2021. Il fixe le seuil d’assujettissement à 100 conducteurs rattachés, puis déroule trois paliers : 10 % au 31 décembre de chaque année de 2024 à 2026, 20 % de 2027 à 2028, 35 % à compter de 2029.
La formulation mérite qu’on s’y arrête. Le décret ne parle ni de flotte détenue ni de véhicules immatriculés. Il vise la part minimale de véhicules à faibles émissions mis en relation par toute centrale au cours de l’année écoulée. L’assiette est donc un flux d’attribution de courses, mesuré sur douze mois glissants et arrêté au 31 décembre. Une centrale qui ne possède pas une seule voiture reste pleinement redevable de l’obligation.
La restitution suit un calendrier propre. Les données partent par voie électronique vers le ministère, puis la part de VFE est mise à disposition du public sur data.gouv.fr sous licence ouverte, au plus tard le 30 septembre de l’année suivante. La première photographie officielle du nouveau seuil n’arrivera donc pas avant septembre 2028. Pour le reste du dispositif, le cadre légal du verdissement des flottes pose les fondations, LOM comprise.
12 % de VFE, 7 % d’électriques : l’écart dit l’essentiel
Les dernières données de motorisation publiées par l’Observatoire national des T3P portent sur 2023 et proviennent de la collecte menée auprès de huit plateformes. Elles cadrent le débat mieux que n’importe quelle déclaration d’intention.
| Motorisation (2023) | VTC | Taxis parisiens | Taxis de province |
|---|---|---|---|
| Diesel | 21 % | 24 % | 79 % |
| Hybride non rechargeable | 65 % | 65 % | 15 % |
| Hybride rechargeable, électrique, hydrogène | 12 % | 10 % | 4 % |
| Dont Crit’Air E (100 % électrique) | 7 % | 7 % | 3 % |
Source : Observatoire national des T3P, rapport 2025 publié par le SDES, données 2023, France métropolitaine. Le solde correspond aux véhicules essence non hybrides, de 1 à 2 % selon les segments.
Douze pour cent d’un côté, sept de l’autre. Les cinq points d’écart reposent sur l’hybride rechargeable, c’est-à-dire sur des véhicules dont le comportement réel dépend entièrement de la discipline de recharge du conducteur. Le hiatus n’a rien d’anecdotique : il représente près de la moitié du stock de conformité du secteur. Deux tiers du parc VTC roulent en hybride essence non rechargeable, motorisation qui n’entre dans aucun quota et qu’aucun palier ne viendra jamais créditer. Nous avions détaillé l’état de l’électrification des flottes VTC premium à Paris, où la concentration francilienne du métier rend l’exercice à la fois plus facile et plus visible.
La définition a bougé avant le seuil
Un détail technique a modifié l’équation sans que le calendrier des quotas change d’une ligne. Le plafond d’émissions qui qualifie un véhicule à faibles émissions était fixé à 60 g CO2/km. Il est passé à 50 g le 1er mars 2025.
Dix grammes, et le périmètre se rétrécit par le bas. Les berlines hybrides rechargeables homologuées entre 50 et 60 g comptaient dans les quotas de 2024. Elles n’y comptent plus. Les générations les plus récentes de PHEV premium passent généralement sous la barre, grâce à des batteries plus généreuses, mais la vérification se fait modèle par modèle, sur le certificat de conformité et non sur la brochure. Un responsable de flotte qui a bâti son plan 2027 sur le tampon hybride devrait refaire l’addition : une partie de sa réserve a pu disparaître sans qu’il change quoi que ce soit.
Le décret ne prévoit aucune amende
On lit le texte jusqu’au bout et on ne trouve rien. Pas de barème, pas de pourcentage de chiffre d’affaires, pas d’autorité de sanction. Le décret n’attache à ce jour aucune pénalité pécuniaire au manquement : il organise une transmission de données et leur publication. Le levier est réputationnel, et rien d’autre.
Il ne faut pas le confondre avec le régime des flottes de plus de 100 véhicules, où le budget 2025 a introduit une pénalité par véhicule manquant, de 2 000 € en 2025 à 5 000 € en 2027, plafonnée à 1 % du chiffre d’affaires. Un opérateur de grande remise qui détient et immatricule ses berlines relève de ce second régime. Une plateforme qui met en relation des indépendants relève du premier. Même ministère, même vocabulaire, conséquences financières opposées.
Le précédent invite à la prudence sur l’efficacité de la contrainte. Transport & Environment a passé au crible les 3 700 groupes soumis à la LOM sur l’exercice 2024 : un quart seulement atteignait son quota, et 45 % n’avaient immatriculé aucun véhicule électrique de l’année. Au sein d’un même secteur, les écarts sont béants : 41 % d’immatriculations électriques chez Orange, 0,4 % chez Altice. La sanction financière n’a pas encore produit la conformité là où elle existe. Difficile d’en attendre davantage d’un dispositif qui n’en comporte pas.
Reste que la donnée publiée circule. Les acheteurs corporate la récupèrent, la comparent et la versent à leurs propres obligations, comme le montre l’empilement des référentiels qui pousse les directions financières à chiffrer leurs déplacements professionnels. Le nom et le pourcentage, côte à côte, en accès libre : pour une plateforme qui vend des contrats-cadres, la publication n’est pas une formalité administrative.
L’aide a disparu au moment où la marche monte
Le calendrier de l’aide publique et celui de la contrainte vont dans des directions opposées. Depuis le 1er juillet 2025, le bonus écologique a cédé la place à une prime financée par les certificats d’économies d’énergie. Les montants 2026 vont jusqu’à 5 700 € pour les ménages en précarité énergétique et 3 500 € pour les autres, avec un complément de 1 200 à 2 000 € pour une batterie assemblée en Europe.
Trois conditions suffisent à sortir le VTC premium du jeu. Le dispositif s’adresse aux ménages, ce qui exclut tout chauffeur exerçant en SASU ou en EURL. Il plafonne le prix à 47 000 € TTC, seuil qu’aucune berline de représentation électrique n’approche. Il exclut enfin les hybrides rechargeables, précisément ceux qui alimentent aujourd’hui le quota. L’État demande davantage de VFE et a cessé de payer pour ceux que le secteur achète réellement.
Les plateformes ont suivi le mouvement. Le Plan pour la mobilité électrique d’Uber, une enveloppe de 75 millions d’euros alimentée par une collecte de six centimes au kilomètre, s’est arrêté en décembre 2025. Il a été remplacé par des accords de remise et de recharge, avec Free2move côté véhicules et Electra côté bornes. La subvention devient une négociation commerciale, dont la valeur dépend du kilométrage réel et de l’accès aux bornes rapides en Île-de-France, très inégal dès qu’on quitte les axes structurants.
L’arithmétique se referme sur le conducteur. Parmi les 22 500 chauffeurs entrés dans le métier en un an, beaucoup arrivent avec une capacité d’investissement limitée et un véhicule d’occasion. Ce sont eux qui détiennent les voitures que les centrales doivent verdir, et eux qui n’ont plus de guichet.
Une clause de revoyure que personne ne réclame
L’article 3 du même décret prévoit que, chaque année précédant l’application d’un nouvel objectif, l’État organise une concertation avec les acteurs pour examiner l’opportunité d’une évolution du pourcentage prévu. Nous sommes en 2026. C’est cette année-là.
Le palier de 20 % est donc juridiquement rediscutable en ce moment même, et la clause passe largement inaperçue. Elle ouvre deux lectures symétriques. L’opérateur qui a investi tôt peut voir la barre bouger après coup, ce qui dilue son avance concurrentielle. Celui qui a temporisé peut espérer un assouplissement dont il n’aura pas supporté le coût. Une clause de revoyure récompense toujours un peu l’attentisme, c’est sa faiblesse structurelle.
Il y a un angle mort dans tout ce raisonnement, et il tient à l’assiette. Une centrale n’achète pas de voitures. Elle est mesurée sur ce qu’elle attribue. Deux chemins mènent donc à 20 % : convaincre des milliers d’indépendants d’investir sans aide, ou réorienter les courses vers ceux qui ont déjà franchi le pas. Le second est gratuit, immédiat, et produit un chiffre parfaitement conforme sans qu’un seul véhicule supplémentaire soit mis en circulation.
Ce tour de passe-passe a une limite arithmétique, et elle porte une date. À 35 % en 2029, il n’existera plus assez de parc électrique existant à réaffecter : la conformité redeviendra une question d’investissement. Le palier de 2027 se gagnera dans un algorithme d’attribution. Celui de 2029 se gagnera chez le concessionnaire, ou pas du tout.
Observatoire du transport premium
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